Genèse

Il y a de cela quelques mois, je déambulais d’un pas rapide dans les rues entre deux rendez- vous. Les pieds au sol, la tête ailleurs. Sans même le réaliser, mon cerveau, en roue libre, s’interrogeait tout seul sur le sens de ma vie, se demandant bien pourquoi je courais ainsi. Après qui ? Après quoi ? Si mon enveloppe corporelle paraissait à peu près intacte, malgré de petites rides débarquées sans crier gare, j’avais souvent l’impression que tous mes organes hurlaient en chœur : « mais, ralentis bon sang ! ».

J’avais tout quitté pour décélérer il y a quelques années et me voilà finalement cavalant dans Paris, comme dans cette vie d’avant, incapable de me réinventer faute de temps. Incapable de tenir cette promesse, prélude d’un futur meilleur : respecter mon rythme intérieur. Vivre au gré de mes flux et reflux intimes qui me permettent de me retrouver et d’avancer. Je voulais m’émanciper de la frénésie de la cité, me voilà esclave de ma propre destinée. Vertige.

Des vacances… Oui, c’est ça ! Il me fallait des vacances. Du soleil sur ma peau tannée, le sable chaud à mes pieds et une mer d’huile à mirer allongée…

« Non, mais Anne-Claire, tu as besoin de vacances ou de moments vacants ? »

La question surgit tel un éclair et me surprit un instant. Mon inconscient venait d’interrompre mon joli spot publicitaire, autoproduit brillamment, pour m’imposer une implacable vérité. Aussi désarmante que subversive.

Et s’il n’avait pas tort ?

Aujourd’hui, sitôt nos valises bouclées pour quelques heures d’oisiveté, nos proches nous enjoignent à « profiter ». Comme si chaque seconde arrachée à la quotidienneté se devait d’accomplir un effort de productivité. Lorsque nous rentrons péniblement de ces quelques jours d’oisiveté, il n’est pas rare de s’entendre demander ce que l’on a « fait ». Si vous comptiez « far niente », comme le disent joliment les italiens, c’est raté.

C’est bien simple, tout devient travail, productivité, rentabilité. Le fait même de se détendre. Un comble. D’ailleurs, si l’on y réfléchit un instant, tout ce qui est lié au temps libre est d’emblée disqualifié, rayé, annihilé. Exit la rêverie, le jaillissement d’une idée, le temps de la réflexion, les échanges passionnés ou bien encore la contemplation… Il n’est qu’à observer les expressions sur le sujet : « passe-temps », « tuer le temps », « temps mort »… Les loisirs ont eux-mêmes été gagnés par le culte du travail et sa logique marchande. Sans souffrance, point de salut.

Allons donc, mais vous êtes fous ! Hors de question de souffler, ne serait-ce qu’un instant ! Le temps libre ? C’est pour les faibles, bande de fainéants ! Vous avez quelques heures devant vous en semaine ? Vous n’êtes donc pas important. Une vie bien affairée, voilà ce qui est valorisé, voilà qu’il nous faut présenter à l’ensemble de la société.

Déjà nos smartphones clignotent… Une pluie de notifications dans ce monde en constante accélération, auquel nous nous raccrochons via le flux ininterrompus de nos fils d’actualité. Des milliers de cœurs, séparés et pourtant connectés, qui palpitent derrière les écrans oubliant le monde environnant. Multitâches, doués désormais du don d’ubiquité, nous sommes devenus des petits Shiva en puissance. Étourdissant.

Parcourons un instant nos réseaux sociaux, entre l’écriture de deux e-mails professionnels. Finalement, tout ce qui nous est donné à voir n’est que réussite et victoire sur victoire. Loin d’être passifs, nous participons activement à ce jeu présentant nos faits d’armes les plus glorieux comme des oriflammes orgueilleux, petits étendards de nos velléités englouties : ici la mère de famille parfaite, là le célibataire qui sait faire la fête, et ce couple avide d’expos photos… Nous mettons en récit nos propres vies. À ceci près que nos échecs ou nos moments d’absence sont évacués en rang, calmement. Comme des manifestants qu’on voudrait doux comme des enfants.

Dans ce contexte, comment prétendre avoir « une chambre à soi » pour rêver, imaginer à l’abri de toute considération matérielle, comme l’écrit prodigieusement la femme de lettres anglaise Virginia Woolf ? Comment rester créatifs dans une vie où tout est minuté ? Comment innover si tout n’est que temps gagné ou maximisé ?

La gifle.

Et si s’octroyer une heure par jour, rien qu’à soi, à errer dans sa tête ou par les rues, n’était pas l’idée la plus sulfureuse des temps présents ?

Dans le meilleur des cas, tous obsédés que nous sommes par ce que les autres vont bien pouvoir penser de nous, nous sommes occupés à travailler à notre gloire, quand ce n’est pas réaliser les rêves d’un autre. Et à ce jeu, pas franchement « gagnant-gagnant », nous perdons notre temps. Ou plutôt, nous l’offrons généreusement à ceux dont nous cherchons l’adoubement. Et puis la vie est parfois si âpre lorsqu’il s’agit de simplement subsister que le temps pour soi est tout simplement inenvisageable, voire impensable.

Moi, j’aime nos petites « loses ». Les pas de côtés. Les sorties de route loin de ces vies effrénées. Un trou dans une carrière qui nous oblige à nous réinventer, les moments de stagnation où rien n’avance, ni ne recule ; le vide, le rien, jusqu’au désœuvrement. Ces moments où l’on doute, où l’on réfléchit, où l’on ne prétend rien. Ni dans l’ostentatoire récit de nous-même, ni dans la déprime abyssale. Le juste milieu. Nos mises à l’écart de l’agitation, subies ou voulues, qui nous font prendre conscience de la beauté du monde. Nos moments vacants qui, finalement, constituent la majeure partie de notre temps.

Un peu comme quand j’étais enfant.

Quand j’étais petite, chez mes parents près de Saumur, lorsque quelqu’un sonnait à la porte à l’improviste, tout le monde se cachait. Si mes parents, reprenaient brusquement leurs esprits pour aller vers l’inconnu, ma petite sœur et moi rasions les murs, retenant notre souffle, jusqu’à ce que l’intrus déguerpisse des lieux. Quand l’importun se faisait plus insistant, ce qui était malheureusement souvent le cas, nous rivalisions d’ingéniosité pour ramper jusque dans nos chambres, non sans avoir réussi à ouvrir, sans bruit, la porte de la cuisine menant tout droit vers la liberté.

Quand vous êtes enfant, on vous enjoint à être sociable, on vous force à embrasser des tas de gens que vous ne connaissez pas, à aller à l’école avec des gamins de votre âge avec qui il faudra sympathiser à l’heure du goûter. Alors que moi, je n’avais qu’une seule envie : rester tranquille avec mes bouquins, écouter la radio, et si possible éviter de croiser tout être humain.

Pour ma famille, pour moi, tout ceci était normal. L’humour, les livres et la douce folie ambiante étaient des remparts à l’absurdité du monde, sa folle frénésie et son flot d’inepties. Mais il a bien fallu devenir adulte un jour. Il paraît que nous le sommes tous aujourd’hui. Ce qui reste à prouver pour certains. Personnellement, j’ai plutôt l’impression d’être une enfant avec des papiers à gérer.

L’âge avançant, contre toute attente, surtout la mienne, je suis devenue… communicante. Pourquoi s’infliger cette peine lorsque la timidité de votre enfance vous tape à longueur de temps sur l’épaule ?

Par défi évidemment, et puis parce que j’avais l’impression que le don de la parole, l’assurance, était un pouvoir de super héros pour changer le monde. Mon métier était passionnant, mais aussi… épuisant. En tout cas, pour moi. Dans un monde où vous êtes sollicité en permanence, je m’épuisais à essayer de paraître totalement extravertie. À porter un, voire plusieurs masques.

Et puis un jour, j’ai tout quitté. Tout. Adieu le salariat. Au revoir mon petit appartement parisien. Ciao la famille et les amis. Je me suis retrouvée seule au bout du monde à contempler le Pacifique, qui en fait ne l’était pas ce jour là. Les vagues venaient se briser sur la plage dans un mouvement de va-et-vient hypnotique. Flux et reflux.

Electrochoc. J’avais parcouru des milliers de kilomètres et j’avais enfin la réponse que je cherchais confusément. J’étais ces vagues. J’ai toujours été ces vagues. En période de reflux, je me ressource. L’heure est à la solitude, au repli à l’analyse. En période de flux, c’est le temps de l’énergie, de la prise de parole et l’assurance. 

Ce jour là, je me suis fait une promesse. Respecter mon rythme intérieur. Et décider quand je me retire du monde et quand j’y apparais.

Et me voilà là, sur ce trottoir des années plus tard, à me demander ce qu’il avait bien pu m’arriver. Si je n’avais pas créé de boîte huit ans auparavant, je dealerais sur-le-champ une rupture conventionnelle avec moi-même.

Après tout, c’est décidé ! Je pars enquêter sur ces moments vacants pour les recueillir comme de petits talismans qui pourraient, parfois, nous guider. Plutôt que d’interroger les chercheurs, artistes, politiques, auteurs, réalisateurs sur leurs instants de grandeur, je vais les questionner sur leurs moments somnolents. Et puisque nous sommes tous concernés, beaucoup ont sans doute à partager sur ce sujet, parfois délibérément écarté. D’une personne à l’autre, quelle réalité différente, ces moments peuvent-ils recouvrer ? Durent-ils une fraction de seconde, quelques minutes ou sept ans ? S’agit-il de s’oublier ou de se retrouver ? Ces instants peuvent-ils nous réanimer ? Sont-ils des sources d’angoisse à éviter ou une prise d’élan ? Les contemplatifs le sont-ils réellement ? Comment redevenir propriétaire de son temps et donc de soi-même ?

Les questions affluent. Bientôt un torrent. Si l’oisiveté et la paresse ont été si décriées au fil des siècles, elles ont pourtant été défendues par quelques extravagants. À commencer par Sénèque qui, au Ier siècle après JC, alertait déjà sur la nécessité absolue de se rendre disponibles à l’émerveillement. Au XIXe siècle Ivan Gontcharov, Herman Melville et Paul Lafargue ont dénoncé d’un seul homme l’aliénation des travailleurs propulsés de plein fouet dans la société industrielle. Nietzsche, quant à lui, clamait haut et fort que « tous les hommes se divisent entre esclaves et êtres libres. Car celui qui de sa journée n’a pas les deux tiers à soi est un esclave ». À Bâle, visiblement, personne ne lui collait de réunion après 18 heures.

Ces moments vacants, qu’ont-ils de si subversif que la société ne saurait, aujourd’hui encore, les tolérer ?

Comment entrer en résistance ? L’enjeu peut paraître anodin, mais il me semble tout sauf vain car au bout du compte, tous ces passages à vide, ces moments médians, s’imposent souvent comme des instants fondateurs de notre cosmogonie intérieure.

10 réponses sur “Genèse”

  1. C’est en prenant sur ma vacances que je suis venu en curieux découvrir votre texte. Je le lisais avec la radio qui lâchait un air de Debussy couvert par la voie de Julie Fuchs. J’ai coupé le son pour me laisser entraîner dans vos pérégrinations. C’était agréable et je n’ai pas eu de mal à me retrouver dans ma vacances tout en continuant à vous lire. Vous parlez magnifiquement de la cosmogonie intérieure. Je serai heureux de lire les prochains épisodes au rythme des transcendances qu’ils racontent des moments de votre récit.

    1. Un grand merci pour votre message qui me touche énormément. Je viens de sortir le premier podcast. Moins facile pour moi que les mots à manier, mais j’apprends ! Bientôt un nouveau texte pour alterner les formats. À bientôt,
      Anne-Claire

  2. Des mots justes qui me parlent chaque jour. Belle écriture et belle réflexion sur ces moments que l’on finit par oublier. Merci de nous les rappeler…
    Hâte de lire la suite…?

    1. Merci beaucoup pour ton message. Le podcast et son (très joli) générique sont en ligne. Pas facile de se mettre à la technique. Un vrai défi. Je poursuis ma promenade…

  3. Bonjour,

    Je tombe par hasard sur votre texte. Je le trouve très beau, porteur de contasts et de questions qui me parlent énormément. Pendant longtemps à chacune de mes vacances, je culpabilisais si chaque journée n’était pas synonyme d’une multitude d’activités. J’étais sans cesse en train de planifier les jours à venir où de faire le bilan des moments passés. Et le présent dans tout ça ? Savourer le présent est la clé je crois…

    Dès que possible, j’écouterai votre podcast.
    Bonne continuation.
    Aurore

  4. Salut Anne Claire
    Ancien élève à l’IESA ou tu fus ma prof de comm (2015) je voyais tes posts sans jamais m arretter pour lire ou écouter…
    Je viens de lire avec délice ton texte…en vacances et dans un moment vacant où je n’étais pas parti avec les autres pour des activités …
    C est décidé je me laisse des moment de rien sans but juste pour me retrouver…
    C est délicieusement subversif
    Merci Anne Claire
    Dominique

    1. Merci beaucoup à toi Dominique pour ce petit mot !
      Oui je crois que c’est subversif 🙂
      De belles vacances et beaucoup de moments vacants à toi,
      Anne-Claire

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